L'appel du photographe Reza pour sauver son ONG
Réponse de Christophe de Ponfilly (juin 2005)
L'Afghanistan oublié, sombre à nouveau dans le chaos...
Les talibans sont de retour sous l'oeil passif et complice des Occidentaux, bien trop occupés à se remplir les poches.
Un an plus tard, la corruption et la violence progressent et Christophe n'est plus là pour témoigner.
AIDEZ L'AFGHANISTAN ENCORE ET TOUJOURS !
Resa/photo: Mark Thiessen - National geographic
Christophe de Ponfilly
Photo : auteur inconnu/unknown author
Kaboul, le 13 juin 2005
Cher Ami,
Je t'ecris de Kaboul.
Sans aucun doute, ta présence ici me manque. Je peux même dire, que ce que tu pourrais apporter aux Afghans, à ces professionnels des Médias qui ont mis en nous, journalistes de l'autre bord, leur espoir, manque aussi.
Depuis mon arrivée je n'ai eu que trois heures de sommeil par nuit, œuvrant tant à la désintoxication de ce microcosme kabouli, qu'au dialogue avec mes confrères, qu'à la recherche de fond.
J'aurais certainement aimé te voir ici. C'est dans les moments difficile que l'on a besoin de ses amis.
Aina est dans une très mauvaise situation. Malheureusement, parmi ceux qui sont venus sous prétexte humanitaire, certains ont profité d'une situation post conflit, pour créer leur entreprise privée. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont trahi l'attente, la confiance, l'espoir des journalistes afghans, en marche vers une démocratie naissante à travers les paroles (enfin) libres des premiers journaux indépendants. Depuis les mauvaises langues, autour des tables de resto (eh oui ils en ouvert un, avec piscine !! ), les sabotages internes ont causé des dégâts importants.
Je retrouve un centre à Kaboul, déserté, et seule la moitié du personnel est fidèle au poste. Pourtant, tous avancent l'angoisse au ventre de perdre leur travail et de voir leur famille tomber dans la misère, de nouveau. Eh oui, comme tu peux le voir, les ASSEDIC en Afghanistan, ce n'est pas pour demain !!!
Quant aux centres dans les provinces, la situation est sans doute pire. Six centres de Culture et des Médias Indépendants sur huit dans les régions sont fermés.
Pourtant, ils étaient les SEULS nids de d'apprentissage, de prises de contact, de formation pour tous et toutes, d'accès au monde, à Internet, aux outils multimédia, aux projections de films.
Oui, imagine un instant ces centres (et plus particulièrement ceux situés dans le sud du pays, région à forte présence talibane) comme lieux de rassemblement de femmes et d'hommes, acteurs du journalisme et de la culture, conscients de l'importance du libre échange de l'information.
Tout cela n'est plus. Enfin, seul celui de Kaboul et celui de Kandahar restent ouverts pour le moment.
Ces lieux qui ont contribué à des centaines de projets culturels et médias, participant ainsi à la marche vers la démocratie lors des élections, ont dû fermer leur porte à quelques 20 000 visiteurs, femmes et hommes, qui les fréquentaient chaque mois, dans tout le pays.
Quant à celles et ceux qui les animaient, personnel qualifié que nous avons formé avec beaucoup de difficulté pendant ces deux dernières années, ils sont à la rue et leur avenir reste très incertain. Quant à leur espoir de continuer à participer à la construction de leur société, pacifique et démocratique, il est réduit à néant.
Que te dire d'autre cher Ami de cet ouvrage qui a été détruit attaqué en partie ?
Il y a une unité de production radio, lancée aux premières heures de janvier 2003 avec du matériel de qualité, du personnel professionnel et d'autres en formation, et des programmes fabuleux.
Ces derniers traitaient de sujet de société, culturels, éducatifs pour les enfants, informatifs pour les femmes, participant à cette marche vers la démocratie, en particulier à travers son très populaire "talk show" hebdomadaire (le premier dans l'histoire de l'Afghanistan), qui réunissait les ministres, diplomates, responsables internationaux et l'homme de la rue, pour un libre échange. Toutes ces émissions enregistrées à Kaboul étaient distribuées gratuitement à plus d'une trentaine de radios sur l'ensemble du territoire afghan.
Eh bien, cher ami, tout cela ne sera plus dès le 1er juillet. Ces journalistes employés, dont les voix étaient familières à quelques cinq millions d'auditeurs qui attendaient leur franc parler, leurs critiques, leur humour, vont se taire dans 15 jours. Ils vont aussi grossir les milliers d'autres chômeurs que recensent l'Afghanistan. Et que dire de leur famille, nombreuse, toujours élargie (comme le veut la coutume de l'Orient) à d'autres membres de la famille, du voisinage, dont les parents ont été tués, ici par les Russes, là par les Talibans ?
Et les enfants, les enfants...? Ceux-là même qui, grâce au soutien d'Aina, avaient pris espoir que la mendicité dont ils vivaient avant la création d'Aina, était bien derrière eux ? ? ? ? Ceux-là même qui survivaient en vendant à la criée les publications soutenues par Aina, tout en s'alphabétisant par la même occasion... !!! Beaucoup de ces enfants-là sont retournés à leur collecte d'ordures et au geste humiliant de la main tendue, car nombre des publications qu'ils vendaient n'existent plus.
Tel est le cas, pour Malalai, le premier magazine féminin, sorti aux premiers mois de janvier 2002, première voix de la femme afghane.
Quant au magazine Parvaz, qui signifie l'envol, ce bijou de la presse afghane de tous les temps, l'unique magazine pour enfants, véritable fenêtre sur le monde, éducative, ludique, pédagogique ; cette pierre à l'édifice d'un futur Afghanistan où les acteurs de demain (que sont les enfants d'aujourd'hui) seront ouverts, tolérants, démocratiques, n'existera plus dès le 1er juillet.
Alors Ami, avec ces fermetures des centres culturels, la disparition de ces magazines, l'étouffement des voix sur les ondes, le doute vient s'installer chez la population à propos de la communauté internationale. Alors, les ennemis de la liberté, les propagandistes des Talibans, viennent semer la méfiance à l'égard de cette communauté internationale incapable, "qui promet aussi vite qu'elle abandonne". Autant de graines pour fomenter des explosions suicides, des preneurs d'otages... et le début d'un cercle infernal. Tu connais cela n'est ce pas? Tu as vu, photographié, vécu cet engrenage infernal ici ou là, dans ces pays que tu as couverts.
Cher Ami, le 1er juillet est proche et les jours filent vite. Je sais aussi par Rachel que peu de jours après l'enterrement de Christian, tu as dû enterrer un autre de tes proches. Je sais que tout cela doit être confus, difficile, lourd à porter. Pourtant, je viens vers toi pour solliciter ton aide une fois de plus pour créer une réaction, pour répandre le message alarmant, par tous les moyens.
Je me rappelle un des moments historique de ce pays. Massoud était encerclé par les taliban, Alqaida et l'armée Pakistanaise. Le monde entier pariait la fin de Massoud et la chute de l'Afghanistan dans un obscurantisme total.
Certains l'invitaient à quitter le pays. Il réunit ses rares amis et fidèles qui restaient à ses côtés, ceux qui n'avaient pas trahis, ceux qui croyaient en la justesse de ce combat pour la liberté.
Puis, il enleva son Pakol, ce chapeau devenu le symbole de la Résistance en Afghanistan. Il l'a jeté à terre et devant ses pieds il a déclaré: "Quand bien même, la terre libre de l'Afghanistan sera réduite à la taille de ce Pakol, j'y resterai pour défendre la liberté."
Je t'écris de Kaboul, cher Ami, oui, de Kaboul.
Toute ma sincère et fidèle amitié.
REZA
Première action :
Répandre la nouvelle et la lettre de Reza auprès de tous ceux que vous connaissez et demander qu'ils fassent aussi de même.
Deuxième action :
Ces jours-ci, Aina Paris a un grand besoin des volontaires pour aider à mobiliser, à envoyer des mails, à repondre, à communiquer... enfin faire tout ce qui est nécessaire pour créer la solidarité avec la presse Afghane.
DONATIONS
AÏNA ONG
122 rue Haxo 75019
Paris
tel: 01 42 03 64 24
Édité par: tatiana le 30 Juin 2005,20:24
Christophe de Ponfilly/Ahmad Shah Massoud (2000)
Photo : auteur inconnu/unknown author
AINA : Courrier de Christophe de Ponfilly
Courrier de Christophe de Ponfilly
Chers Amis,
Je rentre d'Afghanistan où je suis allé ouvrir le chantier de mon film de fiction ( L'Etoile du soldat), dont le tournage va enfin se dérouler dans la vallée du Panjshir en août et septembre prochains.
En Afghanistan, comme vous le savez, la paix demeure fragile.
A la suite de manipulations diverses et variées, du jeu malsain des Pakistanais, de l'étonnante capacité des Américains à cumuler les erreurs, les Taliban reviennent, souvent en costumes cravates, la même folie nichée dans leurs cervelles. On en trouve jusque dans les nouveaux Ministères...
Partout, pourtant, une démocratie tente d'exister. Le 18 septembre prochain, pour la première fois, des élections législatives vont se dérouler à travers toutes les provinces du pays.
Si je m'adresse à vous tous aujourd'hui, c'est pour vous transmettre l'appel au secours de notre confrère Reza Deghati, photographe ô combien célèbre et talentueux qui, comme je l'ai été, s'est trouvé proche de Massoud et des Afghans. Après l'assassinat de Massoud, Reza s'est engagé dans la reconstruction de cet Afghanistan dont rêvait cet homme pour qui nous avions tant d'estime.
Reza, en 2001, a donc créé Aïna, une ONG de développement de média. Grâce à cette initiative, et à son énergie, il a pu rassembler autour de lui des Afghanes et Afghans qui ont pu donner vie à des journaux (pour enfants, pour femmes et pour tous publics), mais aussi des radios et quantité d'autres initiatives utiles pour le développement d'une démocratie (voir les documents ci-joints).
Aujourd'hui, à la suite de plusieurs difficultés, Aïna est menacée de disparition. Les seuls journaux libres d'Afghanistan risquent alors de mourir, les radios de céder la place au silence et, pire, aux imprécations de fous d'Allah bien décidés à prendre leur revanche sur les Américains et notre monde occidental qu'ils vomissent.
Il faut aider Aïna afin que rien de ce qui a été créé ne meure. J'ai rencontré Reza, il y a quelques jours à Kaboul. Il ne baisse pas les bras. Si, les uns et les autres avez des idées pour faire parler de ce qui se trame, Reza vous dira comment le soutenir. L'Afghanistan a besoin d'une presse indépendante, avec des journalistes afghans dignes de notre métier, témoins privilégiés de l'évolution de leur société sorti d'un long cauchemar qu'ils ne souhaitent pas vivre à nouveau. Les aider, c'est nous aider aussi.
Florence Aubenas est libre. Les soutiens ont été précieux.
Je m'étais engagé à vous transmettre son appel. Si vous le désirez, si vous en avez les moyens, je vous passe le relais. Merci.
Confraternellement.
Christophe de Ponfilly
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